La gueule de bois du 1er
Mai
Analyses critiques après un jour de fête
Un article et un reportage audio de JM Leclercq
Il est tout à
fait possible, au lendemain d’un défilé
où l’on a revendiqué, de se réveiller
avec des doutes sur l’impact et le sens des cris scandés.
"La gueule de bois du 1er Mai" était le titre
d’une rencontre-débat organisée ce 2 Mai
2007 à Werkstatt 3. Si les trois orateurs y ont dit
ne pas souffrir d’un après-coup difficile, ils
ont néanmoins fait le constat d’une lutte sociale
qui aujourd’hui peine à rassembler et à
trouver sa cohérence…
Documents audio:
Manifestation
syndicale du DGB, 1er Mai 2007
Defilé
Euromayday Hambourg, 1er Mai 20
07
L’Allemagne est un pays rempli de traditions populaires
parfois étonnantes pour l’œil étranger.
Ainsi, le 1er Mai, férié, est l’occasion
pour beaucoup d’une veille festive et dansante: un Tanz
in den Mai, lointain héritier d’une célébration
païenne, ouvrant la saison estivale. Quelques heures
plus tard, les défilés tenus à l’occasion
du Jour du Travail ont généralement moins de
succès. Néanmoins, ils étaient plus de
500.000 ce 1er Mai 2007 à défiler un peu partout
dans le pays. Mais quel sens cela a-t-il aujourd’hui
de parader derrière des banderoles colorées?
Le lendemain, le 2 Mai 2007, la question a été
débattue à Werkstatt 3 e.V. par 3 interlocuteurs:
- Olaf Schwede, responsable de la section
jeune du syndicat DGB à Hambourg, pour le point de
vue de l’appareil organisant les traditionnels 1er Mai
; - Frank John, organisateur de Euromayday,
pour la vision alternative d’un 1er Mai réapproprié
(dans une quinzaine de ville d’Europe, Euromayday a
pour objectif de mettre en lumière la précarisation
grandissante de nos sociétés); - Peter
Birke, enfin, militant au Gruppe Blauer Montag et
ayant participé aux deux défilés, pour
un point de vue intéressé, mais extérieur.
Ce jour-là, le beau temps fit concurrence au débat.
Et on ne peut dire qu’il y eut affluence. Juste retour
des choses, le débat a dès lors eu lieu en terrasse.
Il a été enregistré, en voici un compte-rendu…
La discussion débuta en passant en revue la presse
européenne et allemande (voir encart-1). En Allemagne,
les revendications syndicales pour un salaire/horaire minimum
de 7,5 euros passaient en second plan, par rapport à
l’annonce de la diminution drastique du chômage
sous la barre des 4 millions - soit un million de moins qu’un
an auparavant. Il y eut des échos des violences (traditionnelles)
lors des manifestations à Berlin et très peu
de choses sur Euromayday (1.300 personnes à Hamburg)
et ses revendications pour plus de droits pour tous et une
nouvelle politique de migration.
La presse, un objectif?
La faible couverture médiatique de l’Euromayday
d’Hambourg étonne peu Frank John, qui n’attendait
rien. Avec l’importance du groupe Springer dans la ville,
il dit ne simplement pas pouvoir discuter avec la presse.
Aussi, l’idée d’investir de l’énergie
dans une campagne été évacuée.
Pour être dans la presse, nous dit-il, il faut des
actions spectaculaires, comme celle de l’année
passée où des biens alimentaires de luxe ont
été dérobés au magasin Frische
Paradies. "Alors, ils viennent te trouver et
demandent à parler aux voleurs… Sans cela, il
est difficile d’attirer l’attention des médias
». Le côté hors-la-loi d’un
tel acte pose par contre des limites. Et plusieurs journaux,
y compris Hinz und Kunzt, le magasine des sans-abris, ont
préféré abandonné l’idée
d’un article sur le sujet – en l’occurrence,
le délit aurait été « trop attractif"
pour une grande partie du lectorat!
Olaf Schwede précise que le thème d’un
salaire minimum n’avait lui non plus jamais trouvé
tribune à Hambourg… « jusqu’à
ce qu’il y ait ce récent scandale dans les hôtels,
où une jeune fille avec un beau visage acceptait de
témoigner sur un salaire de misère (400 euros,
pour un temps plein) ! Il y avait des photos et elle a pu
incarner un destin bien précis. Son histoire a pu choquer,
elle a permis de faire des liens… Mais avant cette histoire,
le problème politique en lui-même était
inopportun. »
Néanmoins, poursuit Frank John, « la
question de la précarité a été
fort présente dans les médias en 2006, notamment
suite au rejet de la constitution européenne en France
et aux Pays-Bas… Euromayday aurait pu en profiter, mais
sans réelle lutte sociale concrète, c’est
difficile. »
… ou la recherche d’une cohérence ?
Les thèmes de la manifestation syndicale étaient,
selon Olaf Schwede, des thèmes bien ancrés dans
l’actualité : le débat sur le salaire
minimum, les conflits à Airbus et à Deutsche
Telekom, les négociations salariales dans la métallurgie…
"Les manifestations de hier n’étaient
pas spectaculaires mais étaient néanmoins bien
fréquentées, avec une incroyable diversité
dans les revendications et les groupes présents."
Le mouvement étudiant pour le boycott des droits d’inscriptions
et ceux qui se battent pour le maintien de leur cursus, les
métallurgistes, des groupes de Tamouls et de Turcs
voulant dénoncer la situation dans leurs pays d’origine,
des travailleurs sociaux protestant contre la suppression
de services de proximité et même banderole stalinienne…
La diversité affichée était frappante.
Quand on interrogeait les participants (voir doc.audio), beaucoup
semblaient chercher à gagner une tribune, à
se faire entendre. Ils espéraient voir leurs revendications
particulières entendues dans une manifestation qui
ferait du bruit.
Mais la diversité pose la question de la cohérence.
Olaf Schwede le concède volontiers: «
Pour répondre à cela, il faudrait des discussions
pour trouver des revendications communes, une base de ralliement
solide qui serait ensuite à développer. »
Pour Peter Birke, les deux défilés inspiraient
une sensation de dispersion. "Cela parle, pour
moi contre l’idée que différents mouvements
se rencontrent. Ils semblent plutôt prendre la date
comme rendez-vous fixe, sans opérer de réelle
mise en réseau… Quant à l’Euromayday,
où je tiens à dire que je me suis senti très
bien, j’y ai trouvé le public paradoxalement
moins hétérogène. Or, quand on parle
de la diversité du précariat que l’on
veut représenter, je trouve cela un peu problématique."
"On peut dire aussi qu’en considérant
le nombre de participants aux deux démonstrations,
on n’avait plus ou moins là que tous les activistes,
fragmentés en petits groupes… Et si les actions
symboliques passent dans les médias, on voit que thématiser
concrètement une lutte dans un espace précis
est plus complexe - notamment parce qu’il y a des intérêts
en jeu, jusque dans les médias. Le conflit symbolique
est souvent accepté par le public. Mais pour ce qui
est concret, il est difficile de sortir de l’invisible.
"
Nouvelle situation, vieille protection caduque
La visibilité des conflits, le groupe Euromayday-Hambourg
a décidé d’aller la chercher dans l’année
à venir en étant présent à la
Documenta, au Congrès syndical de Ver.di et à
la Berlinale. Le propos est de montrer et d’expliquer
comment les gens peuvent travailler et vivre aujourd’hui
en sortant de plus en plus des cadres normatifs, seuls sensés
fonctionner. Cela va des éternels intérimaires
à ceux qui exercent plusieurs métiers, cela
va des migrants sans papiers (ceux qui sont recrutés
en pleine nuit pour travailler à la journée
dans le port d’Hambourg ou les innombrables prostituées
du quartier St.Pauli) aux étudiants obligés
de travailler de plus en plus pour payer ses études
– tout en étant restreints dans le nombre d’heures
autorisées.
"Des générations sont allées
dans la rue pour réclamer quelque chose pour leurs
enfants, pour affirmer qu’il doit y avoir une assurance
retraite, il y avait un contrat de société –
un contrat dans lequel les migrants n’étaient
alors pas pris en compte… Aujourd’hui, il y a
une génération qui ne sent plus sécure.
L’ancienne équation ne fonctionne plus ! Dans
le processus d´Euromayday, Nous avons partagé
ce constat avec des Grecs et des Anglais. Et aussi nous ont
dit qu’après les grèves des travailleurs,
il fallait trouver autre chose."
Car de plus en plus de gens sortent des canevas pour lesquels
les syndicats participé à établir des
zones de sécurité. Olaf Schwede dans sa position
syndicale, en est conscient… Il nous raconte l’histoire
d’une apprentie coiffeuse obligée de travailler
la nuit comme serveuse pour payer son nouveau logement, nécessité
par sa formation; il nous dit que la consultance mise en place
à l’Université est dépassée
par les demandes. Il souligne encore que souvent les licenciements
peuvent concerner des milliers d’intérimaires
(cfr. Airbus), et qu’à titre d’exemple,
50% des ouvriers de BMW à Leipzig le sont sur base
intérimaire… échappant ainsi aux conventions
salariales signées par les syndicats. Il comprend qu’un
chauffeur de camion s’étant organisé syndicalement,
doit tout recommencer si la semaine suivante, il se retrouve
garçon de café.
Quand Peter Birke lui dit que l’administration syndicale
a avalisé des centaines de tarifs horaires en dessous
des minimums revendiqués par le syndicat lui-même,
il répond que lorsque ces fonctionnaires veulent refuser
de signer et d’avaliser un contrat où un salaire-horaire
de 3,5 euros est mentionné, ils se voient suppliés
d’accepter… Car c’est déjà
un minimum garanti !
La protection syndicale apparaît dès lors bien
mince eu égard aux nouvelles formes de travail. D’autant
qu’elle ne peut exister que par l’agrégation
volontaire de travailleurs, décidés à
défendre leurs droits ensemble. Or, la possibilité
même de cette défense est laminée par
le sentiment de concurrence permanente entre les travailleurs,
voire entre classes de travailleurs.
Peter Birke exprime le problème ainsi : "Les
systèmes de représentations dans les grandes
entreprises sont très dominants dans les structures
syndicales… Je crois qu’il y a un conflit entre
ces anciennes structures et les nouveaux enjeux. Or, les personnes
représentant ces nouveaux enjeux ne peuvent pas toujours
formuler ces conflits…" Frank John poursuit
sur cette idée : "Si chaque branche travaille
pour elle, on est en Absurdistan de la bureaucratie. Et il
est des branches entières de la société
qui ont peu de chance de voir leur sort débattu."
Il évoque alors comment la Cgil, grand syndicat italien,
a collaboré avec le gouvernement sur de douteux programmes
d’immigration choisie.
En contre exemple, Olaf Schwede explique alors que les syndicats
hambourgeois ont décidé de ne pas utiliser des
affiches appelant à dénoncer les situations
de travail illégal… Car il devait y avoir, selon
eux, une autre manière que la voie policière
pour régler le problème.
A qui appartient-il ?
Qui a la légitimité d’incarner, de raconter
ou de représenter le conflit ? Quelle banderole ou
quel slogan peut résumer des frustrations, des haines
et des douleurs profondes, diversifiées et parfois
antagonistes ? A qui appartient le 1er Mai ? La gauche s’oppose
souvent sur la question : partis, syndicats, activistes…
Mais notons que la droite conservatrice et l’extrême-droite
tiennent également à leur mot sur la question.
Le FDP allemand (libéraux) célèbre depuis
quelques années la Journée Pour le Travail («
Tag für die Arbeit »), tout comme son homologue
belge. Le NDP en Allemagne et le Front National en France,
parlant également de précarité et d’insécurité,
lui donnent de leur côté un accent revanchard.
Jour de fête/Jour de combat, le 1er Mai cristallise
les débats et les mouvements de la société
de manière éclatée. Il revêt un
sens pour beaucoup, sens que beaucoup tiennent à exprimer.
Mais on ne parade pas et on ne revendique pas pour soi, il
y a une aspiration à l’universel. Et on espère
voir ses incantations suivies d’effets…
Pour Peter Birke, le 1er Mai ne tient que "s’il
y a une dynamique cohérente, où il y a un rassemblement
qui revêt un caractère de protestation sociale.
Quand il y a eu les protestations contre le Hartz IV de réforme
des droits de chômage, il réunissait plus de
gens, avait une plus grande dynamique. Pour moi, c’est
un jour de conflit, mais ce doit être plus clair dans
nos esprits. Sinon, il demeure quelque chose d’interne."
Pour Frank John, "on peut utiliser beaucoup
d’attributs pour décrire une situation, mais
ce n’est pas ce qui donne le conflit. Le conflit, on
ne peut le simuler et il est fait partout."
Olaf Schwede constate à nouveau en conclusion les conflits
qui étaient mis en avant par les participants du défilé
étaient des conflits réels et actuels: "C’est
en outre pour les manifestants une date importante. C’est
un jour de combat international qui peut représenter
beaucoup et être une scène… Mais il est
vrai que n’émerge visiblement aucun combat commun."
Epilogue
"Et il serait intéressant de savoir combien
étaient au courant de la revendication salariale de
6,5% d’augmentation pour les métallurgistes,
qui était au centre de la manifestation… ",
lance Peter Birke. "Oh, je trouverais ça
méchant", dit Olaf Schwede en souriant.
A défaut de sondage, on pourra souligner que quelques
jours plus tard une augmentation de 4% venait d’être
décidée pour le seul secteur de la métallurgie
(3,5 millions de travailleurs, tout de même). Dans la
foulée, le populaire et conservateur Bild Zeitung n’hésitait
pas à titrer que patrons, politiciens et syndicats
promettaient: maintenant, Plus d’argent pour
tous !
Belle promesse !
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